Sciences du langage à l’UOB : les déclarations de la directrice du département font polémique

Les déclarations de la directrice des Sciences du langage à l’UOB suscitent une vive controverse. Cette analyse dénonce des imprécisions sur l’histoire, les missions et la formation du Département. Il critique également la définition du métier de linguiste et certaines affirmations sur les débouchés professionnels. La phonétique corrective, les accents des journalistes et l’orthographe des noms à l’état civil font aussi l’objet de vives mises au point. Cette intervention risque davantage de fragiliser l’image du Département que de le valoriser.

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UOB : les Sciences du langage au coeur de la polémique

Le 28 septembre 2026, le Professeur Daniel Franck Idiata m’a fait suivre une tribune qu’il avait publiée sur les réseaux sociaux peu de temps auparavant, intitulée « Messages à mes Collègues du Département des Sciences du Langage de l’Université Omar Bongo ». J’y ai découvert plusieurs défis auxquels le DSL fait face depuis plusieurs années, notamment la « diminution des effectifs étudiants ». Cette information ne m’était pas totalement inconnue : lors de notre rencontre à Dakar (Sénégal) en mars 2023, la Professeure Yolande Nzang-Bie m’avait déjà indiqué que cette baisse prenait des proportions inquiétantes.

Pour l’ancien étudiant puis enseignant de ce Département que je suis, une telle nouvelle ne peut qu’être difficile à entendre. Avant même d’avoir pu la digérer, ce 3 octobre 2026, je suis tombé sur une vidéo dans laquelle Mme Jeannette Yolande Mbondzi, Maître de Conférences CAMES et Directrice du Département des Sciences du Langage, présente sa structure et tente d’en énumérer les principaux débouchés. Les intentions derrière cette vidéo me sont inconnues. S’agit-il d’une réponse à la problématique d'effectifs étudiants au sein du Département ? Ou bien d'une réaction au message du Professeur Daniel Franck Idiata ? Quoi qu’il en soit, cette vidéo ne peut laisser personne indifférent.

« La femme sage bâtit sa maison, et la femme insensée la renverse de ses propres mains » (Proverbes 14, 1). Cet adage biblique s'est imposé à mon esprit après le visionnage cette vidéo. Il est bien difficile de rester indifférent aux propos qui y sont tenus. Bien que je n’aie pas l’habitude de réagir à ce qui se passe à l’Université Omar Bongo, il me paraît aujourd’hui indispensable d’apporter une réponse par la présente tribune. Je poursuis ici un double objectif : exprimer vivement ma réaction face à ce genre de propos, d’une part, et rectifier des contre-vérités qu’il convient de ne pas laisser se propager, d’autre part. Il en va de l'honneur des linguistes gabonais comme de celui du Département des Sciences du Langage de l’Université Omar Bongo. Je m’en tiendrai ici à quelques points essentiels.

Imprécisions et Impréparations

Ce qui frappe d’emblée dans l’intervention de Mme Mbondzi, c’est son imprécision déconcertante. Il est inadmissible de retracer les origines d’un département que l’on dirige depuis "4 ou 5 ans" (par ses propres termes, il est perçu qu’elle ne sait pas exactement depuis combien d’années elle est à la tête du Département) avec une telle légèreté. Ce manque de rigueur entache la crédibilité de son propos. Un exemple parmi d’autres : "Je crois qu’il a ouvert dans les années 92, 91-92", affirme-t-elle. Elle ne sait pas, elle croit. Non seulement elle s'avère incapable de dater avec exactitude la création de sa propre structure, mais elle commet aussi une faute de langue élémentaire : l'emploi du pluriel pour désigner une seule année ou une unique année académique. On parle des "années 80" ou "90" pour désigner des décennies, non une année civile ou académique. Un linguiste attendrait la formule correcte : "en 1992" ou "en 1991-1992". Comble de l’ironie : la Directrice elle-même appartient à la toute première promotion d’étudiants accueillis en Sciences du Langage, lors de l’ouverture effective du Département en 1994.

Un premier constat s’impose : l’histoire du Département des Sciences du Langage n’ayant jamais été consignée et les témoins directs s’exprimant peu, le champ est laissé libre à des contorsions historiques largement fallacieuses. Si l’idée de fonder un département peut émaner d’un individu, attribuer la paternité exclusive de sa conception et de son émergence à une seule personne relève, à mon sens, d’une posture indécente.

Au début des années 1990, le nombre de linguistes exerçant au sein du Département des Lettres Modernes de l’Université Omar Bongo était amplement suffisant pour former une entité autonome. Qu’il suffise de citer Auguste Moussirou Mouyama, Jules Mba Nkoghe, James Emejulu, Jérôme Kwenzi Mikala, Marie-France Andeme Allogo, Hugues Carpentier de Changy, Michel Voltz et Thierry de Samié, rejoints dès 1992 par Pierre Ondo Mebiame, Éric Dodo Bounguendza et Roger Mikala Manfoumbi. Il est impensable qu’un tel parterre de spécialistes ait pu collaborer durant des années sans que la nécessité de créer un département dédié à leur propre discipline ne se soit imposée à l’esprit de plusieurs d'entre eux.

Pour la gouverne de tous, rappelons que les années passées par le Professeur Jules Mba Nkoghe en dehors de l’université ne l'ont pas été hors du Gabon. Il était enseignant de français au Lycée d’Etat de Tchibanga, dans la Province de la Nyanga au sud du Gabon, où il avait été affecté disciplinairement pour des raisons purement politiques au lendemain des évènements de 1981. C’est donc une contre-vérité d’affirmer que le Professeur Mba Nkoghe avait passé 10 ans hors du Gabon avant de revenir à l’Université Omar Bongo.

À l'instar de son histoire, les archives relatives à la création du Département des Sciences du Langage semblent n'avoir jamais été conservées. Un second constat s’impose : après 4 ou 5 ans, la Directrice n’a visiblement pas encore pris connaissance de ces documents fondateurs pour s'imprégner de la vocation et des missions réelles de ce Département. Comme tout département universitaire, les Sciences du Langage ont une double mission de formation et de recherche. Réduire les objectifs d'une telle entité à la seule description des langues gabonaises en vue de leur orthographe relève d'une autre approximation regrettable.

Si telle avait été sa seule vocation, ce Département aurait été fondé comme une simple unité de recherche, sans offre de parcours diplômants. En réalité, une telle création aurait même été superflue, puisque l’Alphabet Scientifique des Langues du Gabon (ASG) existait déjà depuis 1989, soit cinq ans avant l’émergence du Département des Sciences du Langage. Il convient de rappeler que l’ASG fut élaboré lors d’un séminaire international d’experts organisé par le Laboratoire Universitaire de la Tradition Orale (LUTO) de l’Université Omar Bongo, sous l’égide de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT, devenue l’Organisation Internationale de la Francophonie). Or, les maîtres d’œuvre de ce séminaire étaient précisément ces linguistes du LUTO, qui exerçaient alors comme enseignants-chercheurs au Département des Lettres Modernes.

Ainsi, il est peu probable de croire que la linguistique était tout simplement "engloutie" dans les Lettres Modernes à faire de la littérature. Bien qu’elle y constituât une section du Département des Lettres Modernes, la discipline rayonnait pleinement à travers une production scientifique soutenue, l’encadrement des étudiants en licence et maîtrise, ainsi que l'organisation des séminaires et autres évènements scientifiques au travers du LUTO.

Par ailleurs, faire paraître pour hérésie l’intégration d’une section de Linguistique au sein d’un département de Lettres Modernes témoigne d’une méconnaissance de l’histoire institutionnelle et de l’évolution des disciplines universitaires en France, modèle qui a largement inspiré l’enseignement supérieur en Afrique francophone. En effet, avant la loi Faure de 1968, qui a généralisé la création des départements de Sciences du Langage dans les universités françaises, la linguistique relevait des départements de Lettres, parfois associée aux départements de Langues et Littératures ou de Grammaire et Philologie. Aujourd’hui encore, certaines universités d’Europe centrale et orientale maintiennent des départements de Philologie englobant l’ensemble des branches de la linguistique, tandis qu'en Amérique du Nord, celle-ci est fréquemment rattachée aux départements d’Anthropologie ou de Langues. Il n’y avait donc aucune anomalie (tout comme il n’y en aurait pas si les Sciences du Langage venaient à fusionner avec le Département de Littérature Africaine) à ce que la linguistique constitue une section du Département de Lettres Modernes. Toutefois, l’augmentation constante du nombre d’étudiants et d’enseignants-chercheurs dans ce domaine rendait nécessaire la création d’un département autonome des Sciences du Langage.

Pour revenir à l’ASG, rappelons que cet alphabet est advenu plus de cinq décennies après le système orthographique proposé par l’abbé André Raponda-Walker. Dès lors, soutenir que la fixation de l’orthographe des langues nationales constituait le principal motif d’acte d’existence d’un Département de linguistique au sein de la première université du pays relève du contresens. Il convient également de rappeler qu’en avril 1999, sous le patronage du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Commission Nationale pour l’UNESCO, universitaires, chercheurs, experts et étudiants (notamment ceux du Département des Sciences du Langage) réunis en session de concertation adoptèrent l’Orthographe des Langues du Gabon (OLG). En suivant la logique de Mme Mbondzi, l’existence du Département serait devenue caduque dès avril 1999, sa mission étant réputée accomplie !

Un troisième constat s’impose : Mme Mbondzi n’était manifestement pas préparée pour cette interview. A-t-elle été prise par surprise pour cet échange ? Était-ce une intervention initiée et orchestrée par ses soins ? A-t-elle visionné cette vidéo avant publication ? Qu’importe les réponses à ces questions, elle a commis une erreur monumentale en laissant publier et circuler cette vidéo. Le plus dommageable là-dedans c’est qu’elle ne sera pas seule à être la risée de la communauté universitaire. C’est tout le Département qui en sera un sujet de sarcasme.

Linguiste, C’est un Métier

La vidéo révèle une grave défaillance terminologique. Les spécialistes des sciences du langage se distinguent traditionnellement par une exigence de précision lexicale. En sa qualité d’experte en analyse du discours, Mme Mbondzi devrait pourtant savoir mieux que quiconque qu’un seul mot mal employé peut dénaturer l’ensemble d’un propos. Or, elle a fait preuve d’une légèreté déconcertante dans le maniement du terme même de "linguiste". Voir une linguiste galvauder le sens du terme « linguiste » est ahurissant.

Tout dictionnaire définit le terme au plus simple comme "la personne qui travaille sur la description du langage et des langues", et de manière plus rigoureuse comme "un scientifique qui étudie le langage humain, les langues et leur fonctionnement de manière objective et descriptive, sans porter de jugement de valeur". Quiconque a suivi les enseignements de méthodologie du regretté Professeur Jules Mba Nkoghe, maître académique de Mme Mbondzi, se souviendra de l'insistance avec laquelle il martelait la définition exacte des notions de "linguiste", "linguistique" et "langage". Par cette conception dénaturée du terme "linguiste", Mme Mbondzi en vient presque à commettre un parricide académique.

Quel ancien étudiant du Département "étudie le langage humain, les langues et leur fonctionnement de manière objective et descriptive" lorsqu'il exerce dans le domaine juridique, l'administration, l'éducation, la municipalité ou la police ? Les seuls diplômés qui répondent à cette définition sont les enseignants-chercheurs à l'université et les chercheurs à l’Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH).

Il est grand temps de lever la confusion entre "être linguiste" et "avoir suivi des études de linguistique". De nombreux prêtres catholiques sont titulaires d'un doctorat dans cette discipline ; pour autant, tous exercent-ils le métier de linguiste ? Évidemment non. On ne trouve pas des linguistes "partout", mais on rencontre, dans divers secteurs, des personnes ayant reçu une formation académique en linguistique. Les études de linguistique constituent en effet un socle disciplinaire ouvrant la voie à des débouchés professionnels bien au-delà de la seule étude du langage et des langues.

Linguiste est un métier, au même titre que menuisier, médecin ou juriste. Affirmer que "l'on retrouve des linguistes partout" témoigne soit d’une vision erronée de la profession, soit d’une méconnaissance des parcours de formation dispensés au sein du Département. D'aucuns invoqueront un simple abus de langage ; or, l’abus de langage est au linguiste ce que le détournement des fonds est au banquier : une faute professionnelle inexcusable. On ne possède un métier que lorsqu’on l’exerce. Notre pays compte d'ailleurs plusieurs personnalités titulaires d'un doctorat en médecine qui ne sont pas médecins, la qualité de médecin étant indissociable de l'exercice effectif de la médecine. De même, le Gabon compte de nombreux diplômés en droit qui ne sont pas tous juristes, le juriste étant celui qui pratique le droit.

Mme Mbondzi adresse un "clin d’œil" (son terme) au Département des Sciences de l'Information et de la Communication tout en fustigeant les étudiants qui s'y inscrivent sans effectuer un passage préalable par les Sciences du Langage. Elle semble méconnaître le parcours des nombreux journalistes gabonais, formés au pays ou à l'étranger, qui sont titulaires de diplômes en histoire, en économie, en droit ou en sciences politiques, sans avoir jamais suivi le moindre cours de linguistique. Faut-il pour autant les considérer comme des professionnels incompétents ou illégitimes par rapport à ceux qui ont reçu des notions de linguistique ?

Elle paraît tout autant ignorer que, pendant plusieurs années, les Sciences de l’Information et de la Communication étaient réunies avec les Sciences du Langage au sein d'une seule et même structure à l’Université Omar Bongo : le Département des Sciences du Langage, de l’Information et de la Communication (DSLSIC). Or, durant cette période de fusion institutionnelle, quelles offres de formation mixtes, articulant concrètement les sciences de l'information/communication et les sciences du langage, ont-elles été élaborées ? À ma connaissance, absolument aucune.

À quel moment le Département des Sciences du Langage a-t-il envisagé de structurer des modules ou des filières préparant réellement aux carrières professionnelles ? Citons, entre autres : la linguistique légale pour le milieu judiciaire, les pathologies du langage et la phonétique clinique pour le domaine médical, la linguistique computationnelle pour les technologies du traitement automatique des langues, la linguistique éducative pour l’enseignement, l’édition de texte pour le monde éditorial, ou encore la phonétique acoustique et aérodynamique pour l’audiovisuel, la marine ou l’aviation. Rien de tout cela n’existe. Et pour cause : ce Département se caractérise par un attachement obstiné à une conception obsolète de la linguistique, à des théories dépassées, à des généralités vagues et à des postures parfois indignes d'universitaires, le tout sans la moindre remise en question. C'est ce qui explique pourquoi, en dépit d'un vivier impressionnant de compétences, le Département des Sciences du Langage reste incapable de proposer ne serait-ce qu'une Licence Professionnelle.

À moins d'embrasser la carrière universitaire par un doctorat, les étudiants diplômés de ce Département se voient contraints de suivre une formation professionnelle complémentaire pour prétendre à un emploi. En l'état, leur Licence ou leur Master ne garantit aucunement leur employabilité. Dès lors, lorsque Mme Jeannette Mbondzi adresse un "clin d’œil" au Département des Sciences de l’Information et de la Communication, lequel met chaque année sur le marché du travail des diplômés directement opérationnels, c’est véritablement l’hôpital qui se moque de la charité.

Par ailleurs, il est particulièrement trompeur d’affirmer que le journaliste Claude Sage Boussougou Matoumba est « un produit des Sciences du Langage » sans préciser qu’il a fréquenté ce département à l’époque où il s’intitulait encore Département des Sciences du Langage, des Sciences de l’Information et de la Communication (DSLSIC). Son portrait biographique, disponible sur YouTube, l'atteste clairement. Soutenir qu'il « est passé par les Sciences du Langage pour être journaliste » laisse entendre à tort qu’il y aurait obtenu son diplôme de journalisme. Or, sa biographie est sans équivoque : après son passage au DSLSIC, M. Matoumba a été formé au journalisme à l’Institut de la Communication Audiovisuelle et du Journalisme (ICAJ) de Libreville. À l’instar de nombreux diplômés en Sciences du Langage, il a donc dû se reconvertir pour acquérir une qualification garantissant son insertion professionnelle.

En somme, il convient de ne pas confondre le métier de linguiste avec les diverses réorientations professionnelles vers lesquelles se tournent les diplômés du Département des Sciences du Langage. Il est regrettable qu'une telle confusion soit entretenue par une linguiste, qui plus est Directrice du Département des Sciences du langage.

De la Phonétique Corrective et des Accents

Associer la phonétique corrective à l’accent des journalistes est une incongruité. Elle révèle non seulement une parfaite ignorance de ce qu’est la phonétique corrective mais aussi une méconnaissance certaine de ce secteur professionnel qu’est le journalisme. Il faut d’abord noter que le journalisme ne se limite pas à la présentation des journaux télévisés ou radiodiffusés : il englobe la presse écrite, la presse en ligne, les magazines, les enquêtes et les grands reportages. Quelle serait donc l'utilité de la phonétique corrective pour un journaliste d’investigation spécialisé dans le football professionnel ? A l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, le champ des Sciences de l’Information et de la Communication est devenu si vaste que la place de la linguistique n'y représente qu’une goutte d’eau dans l’océan.

La phonétique corrective est du domaine la didactique des langues. Elle vise à aider les apprenants d'une langue étrangère à identifier et corriger leurs erreurs de prononciation. En quoi l’accent d’un individu constituerait-il une faute ou une anomalie qu’il faudrait s’évertuer à "gommer" ? Pour le linguiste descriptiviste et phonéticien que je suis, il n’y a rien d’anormal dans l’accent d’un locuteur s'exprimant dans une langue qui n’est pas nécessairement sa langue maternelle : les accents régionaux ou dialectaux ne sont pas des "imperfections". Un peu moins de purisme permettrait de comprendre que les accents et les interférences linguistiques, loin d'être des tares, constituent un enrichissement et participent activement à la vitalité de la langue dans son expansion territoriale.

Faut-il aussi rappeler que la diction recherchée à la télévision dans certains pays occidentaux, notamment en Europe et en Asie, repose sur l’existence d’un accent standardisé ? Ne sait-on pas que ce qu’on entend à la télévision française concernant l’accent standard est similaire à ce qu’on entend à la télévision britannique pour l’accent standard anglais, à la télévision danoise pour l’accent standard danois, à la télévision allemande pour l’accent standard allemand, à la télévision italienne pour l’accent standard italien, à la télévision russe pour l’accent standard russe, à la télévision chinoise pour l’accent standard chinois, à la télévision néerlandaise pour l’accent standard néerlandais, et à la télévision japonaise pour l’accent standard japonais ?

Sur quel accent de référence s'appuierait-on donc pour "gommer" l’accent des journalistes gabonais ? Existe-t-il un accent standard du français gabonais ? Pourquoi aucun module de phonétique corrective n’a-t-il jamais été proposé à l’époque où les Sciences de l’Information et de la Communication partageaient le même Département que les Sciences du Langage ? Existe-t-il une seule école de journalisme au monde où l’on enseignerait la phonétique corrective dans le but d’éradiquer des accents jugés "indésirables" ?

Quant à l’exemple des journalistes burkinabés ; j’aurais aimé entendre des noms précis. Les grands noms du journalisme burkinabé présentent tous des traits d’accent de leurs langues maternelles respectives. Que ce soit Mariam Ouédraogo, Ruth Bini Ouattara, Saouba Sorré ou Édouard Ouédraogo, tous conservent leur accent lorsqu'ils s'expriment en français à la télévision comme ailleurs. Même des figures tutélaires, formées à l’école française, comme feu Roger Nikiéma, feu Yacouba Traoré et l'emblématique regretté Norbert Zongo, arboraient un accent marqué. J’invite à visionner le journal de la Radio-Télévision Burkinabè (RTB) sur YouTube une connaissance certaine à ce sujet. En associant ainsi phonétique corrective et éradication des accents, et en prenant exemples sur les journalistes burkinabés, Mme Mbondzi cède malheureusement à un mépris injustifié envers nos journalistes gabonais, à moins qu’elle n’ait jamais regardé les journaux télévisés sénégalais, ivoirien, malien ou antillais dans lesquels sont accents ne sont nullement celui de Paris. D’ailleurs, la télévision française n’est pas un dogme universel, sauf pour ceux qui se rendent en France non pour apprendre à concevoir et créer, mais pour se laisser recoloniser.

De l’Orthographe dans l’Etat Civil

Mme Jeannette Mbondzi qualifie de "désordre" la transcription de nos noms par l’état civil. "Nos noms sont transcrits de manière désordonnée parce que les gens qui ont transcrit les noms dans les mairies n’avaient pas étudié les sons du langage", affirme-t-elle. En réalité, la seule compétence exigée de ces agents municipaux est de savoir lire et écrire la langue officielle du pays, à savoir le français. Nos noms ne sont pas consignés en langue bantoue, mais bien enregistrés selon l'orthographe et la phonétique du français.

À l'époque coloniale, les noms étaient transcrits selon la seule graphie française. La plupart de nos aïeux ne sachant ni lire ni écrire en français, l’officier d’état civil remplissait lui-même les registres, orthographiant les noms selon ce qu'il entendait et conformément aux règles orthographiques du français. Il ne s'agissait nullement d'une démarche "désordonnée". Fallait-il sincèrement qu'un administrateur colonial possédât une connaissance approfondie des systèmes phonologiques bantous, alors dépourvus d’alphabet officiel, pour consigner ces noms selon des critères modernes ? C’est cette transcription à la française que nous avons reçue en héritage : elle n’a rien de désordonné ni d'incorrect lorsqu’on la replace dans le cadre de la langue française.

Au fil des décennies post-indépendance, et particulièrement à partir de la fin des années 1970, une dynamique d'africanisation et de réappropriation culturelle a vu le jour à travers le continent, introduisant des libertés graphiques dans la rédaction des noms. Les parents ont ainsi acquis la latitude de choisir l'orthographe attribuée à leur progéniture. C’est ainsi que le graphème « u » commença à remplacer la digraphe française « ou », et que bien d’autres ‘‘fantaisies’’ apparurent dans nos noms : Divoungui Ndinga devint Divungi Di Nding et Moussavou Kinga devint le Musavu King.

Aujourd'hui, ce sont les usagers eux-mêmes qui remplissent les formulaires de déclaration de naissance : certains conservent la graphie héritée de l'époque coloniale, tandis que d'autres font le choix d'une orthographe africanisée. Dès lors, envoyer les diplômés de linguistique exercer comme officiers d’état civil avec l’objectif de transcrire nos noms en langues bantoues serait une peine perdue, puisque ces derniers ne feraient que consigner la volonté des usagers.

S’il y a un souhait remédier à ce que Mme Mbondzi perçoit comme un désordre, la voie royale consisterait à proposer au législateur un cadre normatif sur la transcription des noms. Elle pourrait s’inspirer de la politique d'authenticité du Maréchal Mobutu, qui avait imposé une africanisation systématique des noms et prénoms zaïrois. Certains pays, comme l’Afrique du Sud, ont législations en vigueur sur les patronymes. Seule une loi contraindrait les usagers et les officiers d’état civil gabonais à adopter l’orthographe des langues nationales, et non pas la simple formation linguistique des agents municipaux.

S’agissant du Schwa

Est-il besoin de rappeler que la voyelle décrite comme schwa dans certaines langues bantoues du Gabon, à l'instar du punu, du nzebi ou du lumbu, constitue en réalité une variante phonétique du /a/ en position finale ? Tout est question de conventions graphiques et de règles de lecture. En anglais, par exemple, le graphème « a » se réalise fréquemment sous forme de schwa dans les syllabes atones, comme la voyelle initiale des mots « America » ou « about ». Il en va de même dans plusieurs langues romanes telles que le roumain, le portugais ou le catalan, où le /a/ en position non accentuée subit une centralisation pour aboutir au schwa. Dès lors, un texte législatif régissant la transcription des noms gabonais pourrait parfaitement stipuler qu'en punu, en nzebi, en lumbu ou en vili, la lettre « a » placée en fin de mot se prononce en schwa.

Cette discussion m’offre l’opportunité de partager une observation scientifique majeure concernant les voyelles finales dans ces langues : la plupart du temps, la voyelle finale y subit un dévoisement. Par exemple, le /i/ final du mot « moondi » (pour dire ‘‘chien’’ en punu) perd son trait de voisement lorsqu’il est énoncé. Ce /i/ devient alors une voyelle réduite par rapport à la réalisation qu’on lui connaît en français ou dans un autre contexte phonétique en punu.

S’agissant du schwa, mes travaux en phonétique acoustique m’ont permis d’établir que, contrairement à une idée reçue, cette voyelle est absente du vili. En réalité, le vili présente un /a/ dévoisé, parfaitement analogue au /i/ final dans « moondi » en punu. Or, lorsqu'un /a/ perd son voisement, sa réalisation acoustique se réduit à un timbre proche du schwa. C’est un phénomène que l’on retrouve également en russe. La différence est pourtant nette à l’analyse : le schwa présente une structure formantique propre et identifiable, alors que la visibilité des formants d’une voyelle dévoisée est quasiment nulle sur un spectrogramme. Ce diagnostic acoustique établi pour le vili s'applique, selon toute vraisemblance, aux autres langues bantoues du Gabon où le schwa apparaît comme une variante du /a/ final. Cette nuance est cruciale : elle permet de rectifier d’anciennes erreurs de description et de transcription. Au regard de cette démonstration acoustique, transcrire des patronymes tels que Mbadinga, Kinga ou Kombila avec un « a » final ne relève d'aucune erreur ni d'aucun désordre : c'est au contraire d'une parfaite cohérence linguistique. Au moment de la lecture, si ces patronymes sont lus en langue française, bien évidemment la voyelle finale /a/ sera oralisée comme il se doit en français. Mais, s’ils sont lus en langue punu, alors le processus de réduction vocalique aura bel et bien cours comme il se doit en langue punu. Toute est question de règles d’écriture et de lecture.

En conclusion, comme indiqué précédemment, j’ignore les motivations sous-jacentes de cette vidéo. Cherchait-elle à valoriser le Département des Sciences du Langage ? Tout observateur averti identifiera sans peine ces manquements que je viens de souligner. Dès lors, cette vidéo ne rendra aucun service au Département. Si l’objectif de la vidéo était de faire la promotion du Département, le résultat me semble inverse : cette vidéo ne fait qu'accentuer le discrédit du Département et porte atteinte à la réputation des linguistes gabonais que nous sommes. Face aux défis majeurs qui accablent ce Département, je crains que l'intervention de la Directrice ne fasse qu'aggraver la situation.

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